Une fabrique de whisky sous l'oeil du PentagoneUn agent fédéral regardait les webcams de Bruichladdich28 juil. 2009 Arnaud Devillard
En juin 2003, un agent de la Defense Threat Reduction Agency apprend à la distillerie que le processus de fabrication de whisky et celui des armes chimiques sont proches
Elle est là, derrière une vitrine, au milieu d'autres bouteilles "collector", dans la boutique de la distillerie Bruichladdich. La bouteille arbore sur son étiquette les initiales WMD ainsi qu'un croquis comparant le flacon de whisky Bruichladdich, à la forme trapue caractéristique, à… un missile ! Il s'agit en fait d'un clin d'œil ironique à une histoire insensée arrivée à cette distillerie de l'île écossaise d'Islay, située sur la route de Port Charlotte au bord du Loch Indaal. Echanges d'e-mailsOutre pour son whisky et son embouteillage, réalisé sur place contrairement à la plupart des distilleries, Bruichladdich est connue pour son penchant "high tech". Concrètement, les bâtiments sont sous la surveillance de webcams. Le public peut aujourd'hui avoir accès à 16 flux, en temps réel, depuis le site Internet de la distillerie. Mi-juin 2003, la distillerie reçoit un e-mail d’un correspondant inconnu. Celui-ci s’inquiète de ce qu’une des webcams, celle qui filme la boutique, ne fonctionne pas. Les responsables de Bruichladdich répondent en expliquant qu’il s’agit d’un problème technique. Le correspondant renvoie un e-mail de remerciement, mais cette fois, en bas du message figure sa signature : Ursula Stearns, agent fédéral américain à la Division Support opérationnel du Defense Threat Reducation Agency. Une agence dépendant du Pentagone basée à Fort Belvoir en Virginie… Distillation et armes chimiquesIntrigué, Mark Reynier, directeur de la distillerie, veut en savoir plus. Il continue les échanges par mail, demandant à cette Ursula Stearns pourquoi une agence militaire américaine en est à surveiller une distillerie écossaise isolée. Il apprend ainsi que le DTRA a pour mission de veiller au respect de la Convention sur les Armes Chimiques dans les pays alliés des Etats-Unis. Ursula Stearns explique que le processus de distillation ressemble fortement à celui de la fabrication d’armes chimiques, avec le même genre d’installation. Elle ajoute que les agents, dans le cadre de leur formation, visitent toujours une distillerie pour se familiariser avec les méthodes de fabrication d’armes chimiques ! Mais l’agent conclut sur une note plus personnelle. Observer les webcams de Bruichladdich lui rappelle l’époque où elle vivait dans cette partie du monde et lui donne envie d’y revenir « Si cela se fait, votre île et votre distillerie figurent sur la liste des endroits que je compte visiter ». Argument marketingD’abord estomaqué, Mark Reynier rebondit. Il a mis dix ans à racheter Bruichladdich, n’a pas la renommée et les moyens d’autres grandes distilleries écossaises (comme Glenfiddich). Alors il va faire de cette histoire un argument marketing. Il contacte la presse et celle-ci relaie la mésaventure (The Scotsman, The Daily Telegraph, The Times, Computing…). Le récit de l'anecdote et le mail de Ursula Stearns sont postés sur le site Internet de Bruichladdich. Un porte-parole de la DTRA réagit finalement pour préciser qu’il n’existe aucun enjeu officiel à surveiller les webcams d’une distillerie. Qu’importe, le petit monde des amateurs de whisky est hilare. Dans la foulée, Mark Reynier conçoit une bouteille de Bruichladdich « édition spéciale » appelée WMD Rocket, pour Whisky of Mass Distinction. Les mêmes initiales que pour Weapons of Mass Destruction (arme de destruction massive). Devenue objet de collection, avec son jeu de comparaison entre une bouteille et un missile dessiné sur l’étiquette, cette bouteille se vend aujourd’hui dans les 350 livres sterling. Bruichladdich refait un « coup » similaire deux ans après quand un dragueur de mines de la Royal Navy fait irruption à Port Ellen, l’un des deux ports de Islay. La marine vient récupérer un sous-marin miniature signalé manquant. Un pêcheur l’a retrouvé par hasard et ramené au port. A Bruichladdich, on sait tout de suite quoi faire : mettre en vente une nouvelle bouteille « collector » du nom de Yellow Submarine !
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